
Souveraineté des données : faut-il encore posséder ses serveurs pour rester maître de son ERP ?

La souveraineté numérique est devenue un enjeu majeur pour les entreprises industrielles. Mais derrière ce terme se cache une question très concrète : faut-il encore posséder ses serveurs pour rester maître de son ERP et de ses données ?
C’est l’un des sujets abordés par Morgan Colleter, Responsable Commercial Abas, lors d’une table ronde organisée au salon TechSolutions. À mesure que le cloud s’impose comme un standard de marché, le débat dépasse en effet largement la simple opposition entre cloud et on-premise.
Être propriétaire de son infrastructure ne signifie pas nécessairement être maître de son système d’information. À l’inverse, héberger son ERP dans le cloud ne signifie pas automatiquement abandonner le contrôle de ses données.
La véritable question devient alors selon Morgan : « Qui maîtrise réellement le risque, la donnée et l’avenir du système ? »
La souveraineté ne se résume pas au choix entre cloud et on-premise
Opposer un cloud moderne à un on-premise présenté comme dépassé serait une erreur.
D'ailleurs, chez Forterro, les deux approches coexistent. Certaines entreprises choisissent encore l'on-premise pour répondre à des contraintes réglementaires, contractuelles ou sectorielles spécifiques. Dans des secteurs comme la défense, l’aéronautique ou encore le nucléaire qui disposent d’activité critiques, cette approche perdure.
Inversement, de nombreuses PME et ETI industrielles se tournent aujourd'hui vers le cloud pour renforcer leur sécurité, simplifier la gestion de leur infrastructure et accélérer leur transformation numérique.
La décision ne devrait donc jamais être idéologique.
Elle doit s'appuyer sur une analyse factuelle des risques, des compétences disponibles en interne, des engagements contractuels attendus et des ambitions futures de l'entreprise.

Posséder l'infrastructure ne garantit pas la maîtrise
Pendant longtemps, posséder ses propres serveurs a été considéré comme le symbole ultime du contrôle informatique. Pourtant, posséder une infrastructure ne signifie pas forcément maîtriser son système d'information. L'image utilisée lors de la table ronde est particulièrement parlante : conserver son ERP sur ses propres serveurs ressemble parfois à conserver son épargne sous son matelas. La proximité physique procure un sentiment de contrôle, mais ne garantit pas nécessairement la sécurité ou la résilience.
La vraie question est ailleurs. L'entreprise maîtrise-t-elle réellement :
- La sécurité de son environnement ?
- Ses sauvegardes et leur restauration ?
- Ses droits d'accès ?
- La surveillance des incidents ?
- La continuité d'activité ?
- La disponibilité des compétences nécessaires pour maintenir l'environnement dans la durée ?
En cas d’incident majeur, de cyberattaque ou de panne critique, qui est capable de restaurer les données et de remettre en service l’ERP dans des conditions et des délais clairement définis ?
C'est souvent à ce moment-là que la notion de maîtrise prend tout son sens.
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Le véritable test de souveraineté commence le jour de la crise
La souveraineté numérique est parfois abordée comme un sujet théorique. Pourtant, elle se mesure surtout lorsque tout ne se passe pas comme prévu. Morgan Colleter a partagé l'exemple d'un industriel victime d'une cyberattaque.
Le problème ne concernait pas uniquement la récupération des données. Pendant plusieurs jours, l'entreprise a dû faire face à des perturbations majeures : difficultés à produire, à expédier les commandes, à facturer les clients et à maintenir son activité normale.
Le coût réel d'un incident dépasse largement le périmètre informatique. Il se traduit par :
- une perte de chiffre d'affaires,
- une baisse temporaire de productivité,
- la mobilisation de nombreuses équipes,
- des impacts potentiels sur la relation client,
- une atteinte potentielle à l'image de l'entreprise.
Dans ce contexte, la localisation physique des serveurs devient presque secondaire.
Les questions réellement importantes sont plutôt :
- Qui a accès à mes données ?
- Comment sont-elles chiffrées ?
- Comment sont-elles sauvegardées ?
- Quel est le délai de restauration garanti ?
- L'entreprise peut-elle récupérer ses données facilement ?
- Qui porte la responsabilité opérationnelle en cas d'incident ?
Autrement dit, la souveraineté se mesure autant à la capacité de résister à une crise qu'à la capacité de prévenir cette crise.
Le cloud ne supprime pas le risque, il professionnalise sa gestion
L'un des points clés de la table ronde consistait justement à dépasser certaines idées reçues. Le cloud ne rend pas une entreprise invulnérable. En revanche, il permet souvent d'industrialiser la prévention, la surveillance et la reprise d'activité à un niveau difficilement atteignable pour de nombreuses PME et ETI industrielles.
Pour de nombreuses organisations, reproduire en interne :
- une supervision 24h/24 et 7j/7 ;
- des sauvegardes multiniveaux ;
- des environnements redondés ;
- des mécanismes de reprise rapide après incident ;
- des équipes spécialisées en cybersécurité ;
représenterait un investissement considérable.
Pour beaucoup d'industriels, le cloud ne constitue donc pas nécessairement un compromis en matière de sécurité. Il peut au contraire permettre d’accéder à des capacités difficiles à financer, maintenir ou opérer en interne. Le sujet n'est pas d'abandonner la maîtrise. Le sujet est de déterminer à quel niveau de sécurité, de disponibilité et de résilience l'entreprise souhaite accéder.
La souveraineté est aussi une question d'innovation
C'est probablement l'aspect le plus intéressant du débat. Pendant longtemps, la souveraineté a essentiellement été abordée sous l'angle de la protection. Aujourd'hui, elle doit également être envisagée sous l'angle de l'évolution. Car être maître de son ERP ne consiste pas uniquement à protéger ce que l'on possède déjà. C'est aussi conserver sa capacité à adopter rapidement ce dont l'entreprise aura besoin demain.
Dans un environnement industriel en pleine transformation, cela concerne notamment :
- l'intelligence artificielle ;
- l'automatisation documentaire ;
- la business intelligence ;
- l'IoT industriel ;
- la facturation électronique ;
- les applications partenaires ;
- les futurs services encore à venir.
Un échange avec un industriel illustre parfaitement cette évolution des mentalités.
Interrogé sur l'hébergement de ses données dans le cloud, ce dirigeant a répondu que son principal enjeu n'était pas la localisation de ses données. Selon lui, la valeur de son entreprise reposait avant tout sur sa capacité à concevoir des équipements plus performants que ceux de ses concurrents.
Sa priorité était donc de préserver sa capacité d’innovation : pouvoir exploiter demain les données de son ERP, les croiser avec des informations externes et identifier de nouvelles opportunités grâce à l’intelligence artificielle. Une réflexion qui déplace la notion de souveraineté de la seule protection des données vers la capacité de l’entreprise à rester libre d’évoluer.


Une IA industrielle nécessite un ERP connecté
L'intelligence artificielle fait émerger une nouvelle dimension de la souveraineté.
Pour créer de la valeur dans un contexte industriel, l’IA doit pouvoir s’appuyer sur les données pertinentes de l’entreprise, comprendre leur contexte et respecter les règles de sécurité et d’accès existantes.
Plus l'environnement est intégré, plus il devient simple de faire travailler ensemble l'ERP, les données de production, les informations qualité, la BI ou encore les applications métiers.
À l'inverse, un environnement composé d'une multitude d'outils isolés peut rapidement devenir un frein à l'innovation. Chaque application supplémentaire apporte certes de nouvelles fonctionnalités, mais elle ajoute également de nouvelles interfaces, de nouveaux accès, de nouvelles règles de sécurité et de nouveaux risques à gérer.
La capacité à intégrer rapidement l'IA devient ainsi un critère stratégique au même titre que la sécurité ou la disponibilité.
Avec l’IA, la souveraineté devient aussi une question de gouvernance
Avec l'IA, la souveraineté ne concerne plus uniquement les données.
Elle concerne également :
- les droits d'accès ;
- les modèles utilisés ;
- les informations transmises aux agents IA ;
- les actions que ces agents sont autorisés à réaliser ;
- la traçabilité des usages ;
- le respect des habilitations ERP existantes.
La question n'est plus simplement : « Où sont stockées mes données ? ». Elle devient aussi : « Qui est autorisé à utiliser ces données, dans quel contexte et pour réaliser quelles actions ? »
Cette évolution oblige désormais les entreprises à élargir leur réflexion bien au-delà du simple hébergement.
Trois dimensions pour évaluer sa souveraineté
La souveraineté ne se mesure donc pas uniquement à la localisation des données ou à la propriété des serveurs. Lors de la table ronde, Morgan Colleter a proposé de l’envisager selon trois dimensions complémentaires : juridique, opérationnelle et stratégique. Une grille de lecture qui permet de dépasser la seule question de l’hébergement pour évaluer le niveau de maîtrise réel de l’entreprise.
| Dimension | La question à se poser | Ce qu’elle recouvre |
Maîtrise juridique | Puis-je réellement disposer de mes données ? | Localisation des données, conditions contractuelles, modalités d’accès, réversibilité et réglementation applicable. |
Maîtrise opérationnelle | Puis-je maintenir mon activité en cas d’incident ? | Cybersécurité, sauvegardes, disponibilité, supervision, continuité d’activité et reprise après incident. |
Maîtrise stratégique | Puis-je rester libre d’évoluer ? | Évolution de l’ERP, intégration de l’IA, accès aux innovations futures, maintien sur des versions supportées et liberté de choix. |
Ces trois dimensions sont étroitement liées. Une entreprise peut parfaitement maîtriser juridiquement ses données sans disposer, à elle seule, des moyens nécessaires pour garantir leur disponibilité ou la continuité de son activité. À l’inverse, une infrastructure très sécurisée ne suffit pas si elle limite progressivement la capacité de l’entreprise à faire évoluer son ERP.
La souveraineté se joue donc dans cet équilibre : garder la maîtrise de ses données, de ses risques et de ses choix futurs.
La vraie souveraineté consiste à conserver sa liberté
S’il fallait retenir une idée de cette table ronde, ce serait celle-ci : la souveraineté ne se résume pas à posséder son infrastructure. Pour un industriel, rester maître de son ERP signifie garder le contrôle de ses données, assurer la continuité de son activité et conserver sa liberté d’évolution.
La question n’est donc plus simplement de savoir où se trouvent les serveurs, mais quelle architecture permettra à l’entreprise de rester résiliente et libre de ses choix dans les années à venir. C’est peut-être là que se joue aujourd’hui la véritable souveraineté numérique.


